Mon syndrome de l'imposteur a le syndrome de l'imposteur
Pourquoi écrit-on ?
La plupart du temps, les réponses à cette question, qui a la simplicité des questions profondes, portent sur l'acte d'écrire et le plaisir qu'on en tire. Parfois, elles convergent plutôt vers un point tout aussi concis : on écrirait, à l'évidence, pour être lu(e). C'est trivial, diront les esprits les plus affectés par le spectre des mathématiques.
Une réponse selon cet axe revient en fait à transformer la question « pourquoi écrit-on ? » en « pourquoi publie-t-on ? », ce qui n'est pas exactement la même chose. Bien que lié à l'acte d'écrire, l'acte de publier, c'est-à-dire de rendre public, est en lui-même porteur d'envies particulières. Alors, pourquoi rend-on nos œuvres publiques ? « pour qu'elles soient lues » direz-vous malicieusement. Mais par qui ? Par combien ? Pourquoi ?
Cela commence à faire beaucoup de questions, bienvenue dans mon cerveau.
Vous vous en souvenez peut-être si vous lisez La Patience régulièrement, mais je dénonce souvent le parcours stéréotypique de l'écrivain : écrire un chef-d’œuvre seul(e), envoyer son manuscrit à tous les éditeurs, le voir accepté, devenir riche et célèbre. Pour la beauté du conte, on rajoute parfois le refus de nombreuses maisons d'édition, avant un coup de cœur qui relance la belle histoire.
Cette vision pose problème à plusieurs titres, et nous aurons l'occasion d'en reparler. Mais relativement aux questions posées plus haut, le problème de ce « mythe de l'écrivain » est qu'il renvoie notre envie d'écrire et de publier à une réponse univoque : on écrirait, en résumé, pour vendre beaucoup de livres.
Cette réponse va bien avec les temps qui courent depuis plusieurs dizaines d'années. Dans L'édition sans éditeurs (La Fabrique), André Schiffrin dénonçait déjà, en 1999, l'arrivée massive de managers dans le monde de l'édition, qui privilégiaient les ambitions financières des maisons sur leurs projets artistiques. Là où les éditeurs cherchaient à ce que le succès d'un livre permette d'en publier un autre « à perte », jouant ainsi sur le succès des uns pour financer les projets plus osés des autres, les nouveaux acquéreurs ne l'entendaient pas de cette oreille.
Il n'y a évidemment pas de problème à vendre beaucoup de livres, ni à avoir cette ambition, c'est important de le rappeler. Là où le bât blesse, c'est quand l'idée selon laquelle cette ambition serait la seule valable, univoque et inquestionnable, nous plonge dans la mélancolie si jamais on lui échappe. D'autant que dans la plupart des cas, on n'accède pas à cet objectif, réservé à une minorité d'auteurs et d'autrices surmédiatisés.
Alors, pourquoi écrire ?
Pour se sortir une histoire de la tête. Pour terminer une histoire qui ne vit qu'en fragments d'images, de sons, de mots dans notre esprit. Pour le plaisir de ne pas voir le temps passer. Pour créer un monde avec peu d'instruments. Pour créer un récit qui n'existe pas encore. Pour donner vie à des personnages qui nous habitent. Pour imaginer la vie de personnes que l'on croise dans la vraie vie. Pour la beauté de la calligraphie. Pour avoir des pages à noircir dans un livre que l'on fabriquera. Pour la beauté des des mots qui résonneront lorqu'on les relira.
Pourquoi rendre public ? Pour qui ? Pour combien ?
On peut publier pour avoir une histoire à raconter à ses proches. Pour partager une histoire avec une poignée d'initiés. On peut imprimer deux livres pour soi et sa moitié. On peut en publier un seul, pour soi, dans le futur. On peut publier à quelques dizaines d'exemplaires pour ancrer son histoire dans un territoire local. On peut publier pour donner envie à d'autres de prendre le relai. Pour partager des émotions. Pour que nos personnages prennent vie dans la tête d'autres personnes. Pour partager nos idées. Pour faire rire. Pour le plaisir de mener un projet de bout en bout. Pour apporter un sentiment de finalité à notre écriture. Pour donner à notre action de l'esprit une matérialité physique : un livre que l'on aura fait imprimer, ou fabriqué soi-même. Et parfois, pourquoi pas, pour révolutionner le genre. Pour devenir une rockstar.
Et vous, pourquoi écrivez-vous ? pourquoi publiez-vous ?
Vous l'aurez peut-être remarqué, toutes ces raisons n'impliquent pas nécessairement de devoir s'inscrire dans le « mythe de l'écrivain ». Certaines ne nécessitent pas d'éditeur. Certaines n'impliquent même pas d'aller beaucoup plus loin que de la fabrication artisanale. Questionner nos envies, c'est nous fixer des objectifs qui nous sont propres et que l'on prendra plaisir à atteindre, plutôt que de souffrir de l'éloignement d'objectifs qui n'étaient même pas les nôtres au départ.
Il survient alors une dernière question : et l'ambition dans tout ça ?
En effet, ma façon de voir les choses et que j'espère humble, a un défaut : elle nous rend particulièrement sensibles au syndrome de l'imposteur. Par manque d'ambition ou par regard trop critique sur notre travail, on se satisfera peut-être d'avoir publié à douze exemplaires confidentiels... ce qui aurait pu devenir un grand succès de librairie. À cela, il y a plusieurs choses à répondre.
D'abord, si c'était le cas, on ne s'en rendrait pas compte, et on vivrait probablement très heureux comme ça.
Ensuite, je pense que notre cerveau trouvera toujours le moyen de s'engouffrer dans le syndrome de l'imposteur, si nous y sommes sensibles, même en cas de succès de librairie ou de nomination à un prix : le mérite-t-on vraiment ? Et d'ailleurs, est-ce vraiment le syndrome de l'imposteur que je ressens ? (mince, mon syndrome de l'imposteur a le syndrome de l'imposteur).
Plus sérieusement, je pense que c'est un risque à courir. Pour y échapper, il faudra apprendre à observer, vis-à-vis de notre écriture, la plus grande objectivité. Pas forcément sur sa qualité, mais sur ses destinations possibles. Écrire une histoire est un projet. À chaque projet sa destination. Parfois, la destination pourra changer. L'histoire doit probablement aussi vivre en dehors du chemin que l'on avait imaginé pour elle. Ou nous devrons saisir les opportunités inattendues qui se présentent à nous.
L'objectivité est un autre sujet, pas moins intéressant, que nous aborderons une autre fois, sans doute.
En attendant, et jusqu'à la prochaine fois, parlez-moi donc de vos envies et de vos ambitions.


