Là où la lune est couchée dans le ciel
Je vous écris depuis Cayenne, après quelques jours du genre de voyage que l'on ne fait qu'une seule fois dans sa vie. Dans le cadre du projet Amazonies Spatiales, 14 auteurs et moi-même avons été invités par Matrice à nous rendre en Guyane, pour nous renseigner, nous inspirer, pour apprendre de ce lieu et de ses habitants, des personnes qui y travaillent. C'est d'ici, après tout, que décollent toutes les fusées européennes, avec toutes les questions que cela pose.
Si proche de l'équateur, on peut voir les croissants de lune allongés dans le ciel, et non debout. Je n'étais jamais venu si bas dans l'hémisphère nord, et c'est un drôle de spectacle, dans le ciel. C'est aussi l'une des démonstrations les plus concrètes de la rotondité de la Terre.
Journal d'Amazonaute
Chacun d'entre nous, à tour de rôle, tient le journal de notre voyage. J'ai eu la lourde tâche chance de chroniquer le premier jour, au cours duquel nous avons visité le Centre Spatial Guyanais, à Kourou. La contrainte de notre auteur complice Lancelot Hamelin : l'écrire comme si nous venions du futur, et y insérer quelques éléments de fiction.
Mieux que de vous décrire le voyage à nouveau, voici donc le texte que j'ai rédigé à cette occasion (et les photos que j'ai prises). Arriverez-vous à repérer tous les éléments fictionnels ?
Photos : Sony A6000, Cosina Cosinon 50mm f1.7
Un contrôle décentralisé
L'acclimatation n'est pas chose aisée sous ces latitudes et chronitudes. Fort heureusement, le voyage ne semble pas avoir affecté notre intégrité moléculaire. C'est donc bien entiers et en bonne santé que nous nous sommes rendus ce matin au Centre Spatial Guyanais, à Kourou.
Notre visite des 700 km² du CSG a commencé en salle Jupiter, au centre de contrôle du même nom. Une étude rapide des iconographies présentes nous a rappelé la nécessité de taire notre provenance exotique.

Notre premier contact avec le jeu brûlant des lancements de fusées est un contact fantôme. Derrière une vitre protectrice, des postes de contrôle, des sièges vides, des computeurs d'époque attendent leur prochaine utilisation. On imagine les sièges occupés, les dalles à cristaux liquides allumées, les visages pétris de stress aux instants cruciaux.
Jupiter est un centre de contrôle décentralisé. Ici se retrouvent des membres de chacune des différentes équipes travaillant au lancement sur différents sites du CSG. Et les distances sont importantes : 28 km séparent cet endroit le pas de tir Soyouz.
Notre hôte sur place nous apporte de nombreux détails sur l'ESA et sa création, sur le CNES et sur leurs intentions à long terme. L'European Space Agency a été fondée après la 2e guerre mondiale, en vue de mutualiser les efforts des différents pays intéressés par l'aventure spatiale. Elle compte aujourd'hui 22 pays membres et emploie plus de 5000 personnes. Le Centre National d'Études Spatiales est en charge des opérations menées à bien au CSG, rendant ainsi la France responsable de ce qui s'y passe. Notre chatbot d'AI-AR, déployé discrètement, confirme ces informations au fur et à mesure.
Pour l'ESA, et a fortiori pour le CNES, le point focal majeur du développement de l'activité spatiale est la science. Ce point primordial s'est confirmé au fil des années et des lancements opérés en Guyane, depuis la première fusée-sonde Véronique (du prénom de la femme de Pierre Bescond) jusqu'à Ariane 6.
Jusqu'à Malindi
Ne se refusant aucune déperdition énergétique, un transporteur thermique nous attend pour la suite des évènements.
Au bout d'une route, toujours au sein du Centre Spatial, un grillage indique l'entrée dans une zone plus sensible. En haut de la montagne des pères. C'est ici que se trouve la station Galliot et ses instruments de télémesure.
Aidés par un nouveau guide, nous assistons – et participons même – à une répétition des mouvements d'antennes qui suivront pas à pas le dernier lancement d'Ariane 5. Galliot fixe le lanceur la première. Ensuite, Natal, un peu plus loin, croise le regard de sa sœur. Se succèdent ensuite Ascension, Libreville, et enfin Malindi. La procédure est claire, nette et précise.
La vue est impressionnante à cette hauteur. Par temps clair, on peut voir le Guatemala.
Six
En empruntant la route de l'espace, nous avançons vers des zones plus restreintes du centre spatial. Vingt-deux jaguars équipés de balises jouent les sentinelles sur ce terrain, guettant les intrus.
L'entrée dans le Bâtiment d'Assemblage du Lanceur (BAL) nécessite un équipement de sécurité. Le lieu impressionne par sa taille, bien sûr, mais également par son rangement minutieux. Tout ici est propre et exactement là où il doit être.
Un vidéogramme nous rappelle les ambitions de l'ESA avec Ariane 6. Et Ariane 6, justement, nous allons la voir de plus près que prévu. Un court trajet nous emmène derrière des portes hautes et lourdes. Derrière elles se dresse le premier étage d'Ariane 6, gigantesque.
Les boosters que nous voyons sont pressurisés (sinon ils s'affaisseraient) et sont remplis de matières diverses apportant une comparabilité avec le propergol. Le premier est rempli de sucre, le second de lait, le troisième d'eau, et le quatrième d'une matière inconnue, nommée x.
Le secret de Soyouz
La poursuite de notre visite nous emmène sur le pas de tir de Soyouz.
Un lanceur Soyouz n'est opérable que par une délégation russe, dédiée exclusivement à cet exercice. L'arrivée dans le CSG de ces techniciens se fait de façon à ce qu'aucune autre infrastructure importante ne soit mise à leur disposition. De même, pour préserver le secret de leurs manipulations, ces quelque trois-cents techniciens vivent dans un analog construit à 33 mètres sous le pas de tir.
Pas à pas
Nous entrons à présent dans le Centre de lancement (CDL), un bunker aux murs de 80 cm d'épaisseur censés protéger le personnel des débris, en cas d'explosion du lanceur. Derrière la vitre protectrice, en contrebas, une chaîne d'opérateurs comptent, recomptent et numérotent minutieusement les chiffons qui seront utilisés sur le pas de tir.
Les pas de tir s'ajoutent à notre vue d'ensemble, une fois un peu de hauteur prise. Nous apercevons, sous la lumière et la chaleur, celui de Vega et d'Ariane 5.
Construire aujourd'hui
C'est épuisés par le timelag et la densité de cette journée que nous avons quitté le Centre Spatial Guyanais. Dans notre dos, dans les nuages, flottait presque l'insigne du CNES.
Vicente nous avait prévenus : l'acquisition d'informations en provenance d'une autre époque n'est pas une mission anodine. Elle constitue un défi mental, mais aussi physique. C'est dans le relai, dans le passage de témoin que nous trouverons la force de poursuivre, de construire chaque matin un nouvel aujourd'hui : celui des Amazonies Spatiales.
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Internet est une denrée rare comme une autre
Après cette visite journalisée au Centre Spatial Guyanais, la suite du voyage nous a emmenés sur les rives du Maroni, à la frontière avec le Suriname. De là, nous nous sommes enfoncés dans la forêt amazonienne, où un gîte nous attendait pour la nuit.
Ici, internet est une denrée rare comme une autre. J'ai écouté la pluie tomber et senti l'humidité imprégner toute chose, à tout instant. Une autre vie a commencé à la nuit tombée, celle des millions d'animaux invisibles qui ne parlent que dans l'obscurité.
Le voyage se poursuit quelques jours encore. Dans le prochain numéro, je vous raconterai cette deuxième partie, en espérant avoir encore de belles photos à vous montrer, et de belles histoires à vous raconter.
Je ne doute pas une seconde que ce soit le cas.
À très bientôt.
















