Édimitation
Il ne tient qu’à nous de jouer avec les codes, de questionner notre art, de remettre en question les formats.
La posture de l’auteur
Lors des dernières Utopiales, Zelda, doctrice en littérature et vulgarisatrice sur la chaîne Twitch Doctriz, nous a parlé de la récente republication d’une œuvre de Judith Merril chez Argyll. Pour la première fois, « Des ombres sur le foyer » était traduit en français dans sa version complète et originale. Pour sûr, elle fera partie de mes lectures de l’année qui vient.
Merril, nous a confié Zelda, n’a cessé au long de sa vie de questionner l’écriture de science-fiction. Je serais bien maladroit si j’essayais de vous retranscrire fidèlement le contenu de cet exposé, mais ce qui m’a marqué, c’est une interrogation de fond sur la posture de l’auteur que je résumerais, avec mes mots, ainsi : peut-on espérer écrire de la bonne science-fiction si on essaie d’écrire de la science-fiction ? Si l’écriture (de SF en l’occurrence) est un art, alors il devrait être envisageable de la développer en tant que pratique artistique, de l’emmener dans ses retranchements, tout comme c’est le cas dans d’autres disciplines. Pensons, par exemple, aux différents courants et à l’évolution au travers des courants de la peinture. En positionnant son œuvre d’emblée, a priori comme écrit de science-fiction (ou plus précisément encore, d’anticipation, de cyberpunk, de space-opera, etc.) ne nous empêchons-nous pas de voir au-delà des limites classiques du genre ? Ne fixons-nous pas des barrières invisibles à notre imagination ?
La non-réponse de l’autoédition
Le livre ne serait pas livre sans édition. Aux barrières intrinsèques à l’écriture et du genre s’ajoutent donc les contraintes éditoriales.
Les livres de fiction sont peu ou prou calqués dans leur format sur celui du roman du XIXe siècle, et il est difficile d’envisager sereinement conquérir ses lecteurs et lectrices avec des formes plus fantaisistes. L’autoédition y aurait-elle son mot à dire ? Souvent présentée comme libératrice et émancipatrice, on pourrait attendre de cette pratique qu’elle casse les codes, qu’elle profite de sa position pour proposer autre chose.
Dans sa thèse « Du compte d’auteur à l’auto-édition numérique » (PUR), Stéphanie Parmentier nous révèle, hélas, que non. Avec sa logique de succès mesuré uniquement en nombre de téléchargements et de lectures, de nombre de commentaires, d’entrée ou non dans l e « top 100 » ; dans son accès à l’édition traditionnelle pour les écrits les plus plébiscités, ce n’est pas l’amélioration de l’art que l’on trouve en autoédition, mais la validation du potentiel commercial des œuvres, « dans une logique de marché ». Irrémédiablement, cette logique fait barrière à l’expérimentation, amène à un lissage créatif et incite les auteurs et autrices à se cantonner aux tropes les plus universels de leur genre. En cela, l’autoédition tombe donc dans les mêmes travers qu’une certaine pratique éditoriale, qu’elle s’évertue à imiter tout en prétendant s’en éloigner.
À nous de jouer
L’autoédition, heureusement, ne se limite pas à la publication de textes par des plateformes à la logique purement commerciale ; de même que l’édition dite « traditionnelle » conserve, notamment chez certains indépendants, son lot d’expérimentations et de recherches. Il ne tient qu’à nous de jouer avec les codes, de questionner notre art, de remettre en question les formats.
Nous auteurs, nous autrices ne maîtriserons jamais toute la chaîne (même si l’on peut essayer… par exemple en fabriquant ses livres) mais nous sommes au cœur du processus, à sa racine, et nous pouvons (peut-être) impulser un souffle nouveau à notre art.
Comme d’habitude avec les livres, il s’agira de trouver le savant équilibre entre les dimensions artistique et commerciale inséparables de l’édition, ou de faire le choix de sacrifier l’une de ces composantes au profit de l’autre.
Après tout, un livre est parfois fait pour exister plus que pour se vendre.
Rencontrer l’auteur
Ma nouvelle « Rencontrer l’auteur », à sa manière, introduit certains de ces questionnements sur l’art et la nature de l’auteur. Si cela vous intéresse, c’est une bonne façon d’entrer en matière dans le projet Horizons parallèles qui, oui, a bien repris pour une année entière.
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