Droits comme des arbres, gris comme des pierres
Du bout de ses doigts usés, Elle enlève la poussière de la roche. La surface sera parfaite. D'autres peintures sont déjà en place, un peu plus en profondeur dans la grotte. Il faut juste empêcher la saleté de trop se mélanger aux pigments. Alors, elle continue à l'épousseter.
L'Autre arrive. Il la cherchait. Quand il la voit, l'Autre accélère. Il aurait presque envie de se remettre à galoper à quatre pattes, mais il a trop de fierté pour se comporter à nouveau comme une bête. Il ralentit et renifle quand il arrive près d'elle, la sent, sent l'argile rouge qu'elle a amassée à côté d'elle en un petit tas.
Elle le repousse. Il se calme, mais n'abandonne pas son idée. Elle se mouille les doigts, pétrit l'argile, humidifie encore et commence à peindre sur la paroi. Son regard à lui va de l'argile à la grotte, du petit tas à la peinture. Il s'impatiente, frappe des mains, souffle par les narines.
Tout en peignant, Elle réalise que malgré son excitation, l'Autre n'a pas crié, pas grogné. Quand cette pensée lui effleure l'esprit, comme pour lui répondre, elle le voit regarder par-dessus son épaule. Alors seulement, elle s'arrête.
« Quoi ? » lui demande-t-elle d'un geste du menton.
Il sautille, claque les mains sur ses cuisses, impatient. Il veut qu'elle le suive. Il sort de la grotte, fait quelques pas, se retourne. Mais elle n'a pas bougé. Elle a même recommencé à travailler son œuvre.
Le temps est à la découverte. Il ne se passe pas une journée sans que quelqu'un ne rencontre un animal méconnu, une fleur jamais vue, un fruit que personne n'a encore goûté. La vie est un océan de questions auxquelles répondre. Là, sous les doigts couverts d'argile, la paroi rocheuse ne pose aucune nouvelle question, n'apporte aucune nouvelle réponse. Elle se contente d'être là, de devenir le support de ce qu'Elle éprouve au fond d'elle-même. C'est la seule découverte dont elle a envie.
L'Autre ne l'entend pas de cette oreille. Il attrape quelques cailloux et les jette dans sa direction. Il aurait pu aller chercher quelqu'un d'autre, mais ces deux-là ont une connexion unique. Aussi loin que remontent leurs souvenirs, ils se sont toujours connus : ils sont frères et sœur. La sœur a appris à ignorer les caprices de son frère.
Le frère n'en peut plus de ne pas être pris au sérieux. Il fait quelques pas en arrière, avance dans les herbes, les yeux fixés sur le sol à la recherche d'une pierre plus grosse, suffisamment pour claquer fort contre la roche et forcer sa sœur à lui accorder suffisamment d'attention.
Quand il trouve ce qu'il cherchait, il l'agrippe à pleines mains, la soulève, souffle sur les cloportes qui s'agitent en dessous. Pierre au-dessus de la tête, il avance, prêt à tirer.
Une main épaisse et forte balaie la pierre comme une feuille morte, elle part rouler dans l'herbe. Le chef l'attrape par l'oreille et le secoue, avant de le jeter par terre. Il lui fait bien comprendre le problème : allait-il vraiment agresser quelqu'un avec ça ? Frère et sœur, le chef n'en a rien à faire. Il a assez vu de jeux de gamins. Il s'approche pour frapper l'Autre, mais Elle intervient. Elle parle au chef, utilise de sons que l'Autre ne connaît pas encore ou n'est pas sûr de comprendre. Il voulait son attention, il l'a, mais il n'a rien fait de mal. Il aurait visé à côté, forcément. Le chef finit par grogner, soupirer, et part dans le cliquetis des dents de carnivore de son collier.
Elle aide son frère à se relever, sourcils froncés. Qu'est-ce qu'il lui veut, à la fin ?
L'Autre retrouve son excitation. Il lui fait signe de le suivre et s'élance. Elle part à sa poursuite.
Elle voudrait crier d'attendre, mais il a pris trop de distance déjà. Il court vers les collines. Elle le voit trébucher, tomber dans l'herbe, mais il se relève sans attendre et repart aussi vite. Cela permet tout de même à la sœur de rattraper son frère, au moment où, essoufflé, il arpente la face la plus pentue de la colline.
Elle l'attrape par le bras. Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'il lui prend ? Il ne s'arrête pas. Un filet de bave coule de sa bouche ouverte, qui tombe d'épuisement. Il grimpe à pas lents, elle est bien obligée de le suivre.
C'est au sommet de la colline que la réponse arrive. Elle a la taille de son champ de vision. La plaine qui commence là n'est plus nue, elle est couverte de constructions. Des blocs parfaitement symétriques se côtoient, certains rectilignes, d'autres pointus comme des cornes. Droits comme des arbres, gris comme des pierres. Des orifices dans les roches naissent des points lumineux. Des étoiles, du feu. Des sillons traversent les excroissances grises, les lient entre eux. À cette distance, il semble que l'ensemble grouille de vie : des points fourmillent, passent d'un bloc à l'autre, parfois eux aussi porteurs de lumière.
La sœur regarde son frère. Il fait non de la tête, car il sait qu'elle pense à aller chercher le chef.
Elle ne sait pas encore comment réagir, mais elle est envahie d'une certitude nouvelle. Qu'est-ce donc que tout ça ? Elle n'en sait rien. Ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'elle le peindra.
Une fois n'est pas coutume, je partage avec vous une fiction dans La Patience ! Cela n'était pas arrivé depuis mon journal de visite du Centre Spatial Guyanais, truffé de fiction.
Il s'agit d'un rêve récent et semi-conscient, semi-lucide. Le genre de rêve à la fin duquel je me dis, toujours endormi : « Il est super, ce rêve, ça ferait une bonne histoire ! »
Le vrai miracle, cependant, est d'être parvenu à me rappeler de suffisamment d'éléments pour avoir quelque chose à vous raconter.
À dans trois semaines pour un nouveau numéro de La Patience !
Naissance d'un atelier (?)
Je commence à agencer les briques d'un atelier d'écriture hebdomadaire, qui aurait lieu en ligne sur ma chaîne Twitch. Les choses sont seulement en train de se concrétiser, mais j'espère pouvoir vous proposer cela à partir du mois de juillet. Cela me ferait plaisir de partager cela avec vous !
Si vous pouvez être intéressé(e), je vous invite à suivre la chaîne (pour les notifications de début de live), à me le dire par retour de mail (cela me fera plaisir) voire à me rejoindre sur Discord pour me transmettre des suggestions. À bientôt peut-être !


