Ce qui naît du mélange
Dans une courte vidéo consacrée au sport, le neuroscientifique Albert Moukheiber a récemment rappelé que non, la volonté seule ne suffit pas à tenir ses engagements. D'autres facteurs, intérieurs ou extérieurs à notre personne et à nos souhaits, influencent notre capacité à nous mettre en action. On parle d'intention-action gap (ou « trou intention-action »).
On résume parfois ce concept à « l'écart entre ce que l'on dit et ce que l'on fait », mais cette déformation a le même travers que la prémisse initiale de la volonté souveraine : rendre coupable l'individu qui ne parvient pas à agir, à tenir ses promesses ou ses engagements.
Tout résumer à la seule volonté de l'individu, c'est nier, de fait, la part importante que joue notre environnement sur nos actions. C'est faire un premier pas vers un raisonnement méritocratique, où chacune ou chacun est l'unique responsable de sa situation, bonne ou mauvaise. À la racine de tels déploiements philosophiques et politiques, on retrouve donc une négation du fonctionnement même de notre cerveau et de la manière dont nous pilotons nos actions.
Cela revient-il à dire que notre volonté ne sert à rien ? Certainement pas. Elle est essentielle, et pour peu que vous ayez déjà dû vous faire violence pour continuer, malgré la fatigue, à étudier, à écrire avant une deadline, à terminer une illustration ou un logo, vous le savez bien. Si je voulais vous rappeler d'heureux et agréables souvenirs, je dirais que la volonté est une condition nécessaire, mais pas suffisante.
En revanche, cela peut vouloir dire que, lorsque nous nous lançons dans un projet, il peut être intéressant d'essayer de maîtriser autant de variables que possible dans notre environnement. Peut-on planifier des séances exclusivement dédiées à notre activité ? Peut-on faciliter notre mise à l'action avec un isolement bénéfique, ou au contraire avec une interaction sociale ? Peut-on dédier un lieu à notre projet ? J'essaierai de faire cela, à l'avenir, de jouer sur les facteurs d'émulation de nos actions, avant de les entreprendre.
Immédiatement, quand j'en arrive à ce stade de mon raisonnement, une petite voix contradictoire vient s’immiscer dans mes pensées et me demande : faut-il avoir envie de tout contrôler ? J'ai d'abord eu envie de lui répondre que non. Mais dire non d'emblée ne permet peut-être pas de gagner suffisamment de contrôle. Alors, à la réflexion, je dirais plutôt qu'il faut avoir envie de tout contrôler, mais accepter que ce ne sera pas le cas. Ou quelque chose comme ça.
Le projet 101010 et l'intention-action gap
Il aura finalement si peu vécu, ce « projet 101010 ». Il y a quelques semaines à peine, j'annonçai avec beaucoup d'enthousiasme (et de volonté) reprendre l'écriture au rythme d'une nouvelle par semaine, pendant dix semaines, en vue de célébrer les dix ans de ma première nouvelle en ligne (le 5 avril 2014).
J'étais bien conscient de la difficulté qu'aurait représenté la reprise d'un projet d'ampleur, comme Horizons parallèles et ses 52 nouvelles en un an. Avec dix semaines « seulement », je pensais être large. C'était sans compter sur les nombreuses variables nouvelles dans mon environnement, sur les choses à faire, et surtout à penser, qui m'ont tenu loin de l'écriture ou de la recherche de sujets. Je pense sain aujourd'hui – bien qu'il reste presque un mois avant la fameuse date anniversaire – de considérer ce projet comme un futur échec.
Tout n'est pas à jeter dans le « projet 101010 » pour autant, et heureusement ! En me lançant dans ce début d'aventure, en le documentant, je me suis remis à l'écriture sur une base régulière. Il n'y aura pas dix nouvelles, certes, mais il y aura des nouvelles. J'écris désormais lors de séances de coworking créatif, en direct sur Twitch. Ces sessions, qui durent typiquement entre 1h30 et 2h30, m'ont non seulement remis à l'action, mais me permettent de partager des moments, des manières de faire avec d'autres personnes, qui créent elles aussi, en écrivant ou en faisant tout autre chose, en même temps. Lors d'autres streams, en direct, j'ai avancé sur la reliure de deux livres. Tout cela mis ensemble constitue une riche expérience, qui pourrait mener à ce qu'au fil du temps, je parvienne à constituer un recueil de nouvelles, depuis son écriture jusqu'à sa fabrication. Pas mal, comme issue, pour « un échec ».
Je reste convaincu qu'il faut prendre ce qu'il y a de bon de toutes les situations. Il n'y a pas d'échec si les objectifs se transforment. Et la définition progressive et tâtonnante d'un planning de stream régulier est une tentative de maîtriser mon environnement, d'émuler ma volonté de création et de partage.
L'avenir nous dira ce qui naît de ce mélange.


